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L. de Isabelle Sorente


Non.

Non, je ne reviendrai pas. Je ne reviendrai plus. Ma colère est immense et je pourrais cavaler trois fois derrière mon ombre tout autour de cette planète, cela ne me calmerait pas et ne servirait à rien, puisqu'il n'y a plus de fuite possible, qu'il n'y a plus de terres inconnues à découvrir, bref plus de retraite, plus de refuge contre tous ces produits de toutes sortes, toute cette merde qu'il faut avaler, et avaler sans cesse, et avec le sourire encore. Non, je refuse de contribuer plus longtemps à propager le mal, c'est fini, bien fini, je cesse de produire, je cesse de consommer, mais puisqu'il est impossible de fuir je vais rester ici. Je vais rester ici et couper le téléphone, la télévision, brûler les livres que j'ai lus, brûler surtout ceux que je préfère, brûler ce que j'ai écrit, brûler mes dernières pensées, brûler mes vêtements, brûler les journaux, jeter tous les restes de bouffe périmée qui encombrent encore le frigo dans un dernier sac poubelle, et puis je finirai par effacer les messages que je t'ai envoyés, effacer ceux que tu m'as écrits et je débrancherai enfin ce putain d'ordinateur et si je ne suis pas déjà morte de faim, j'allumerai un grand feu de joie, alors, enfin, je serai libre.

Ne me regrette pas quand je serai morte, mon vieux porc. Garde plutôt tes forces pour essayer de bander. Et ça y est, voilà que mon esprit s'emballe à l'évocation de nos petites séances et de tes belles mains, allongées et élégantes, dont tu te servais comme des battoirs, il faut bien le dire, quand l'envie te prenait de me donner une correction. Dieu sait que je les méritais et que je les appréciais à leur juste valeur!

Mon pauvre chéri, vous deveniez sentimental ces derniers temps. Voilà pourquoi je ne peux m'empêcher de penser que vous aviez, même si vous vous efforciez de me le cacher, quelques problèmes, disons de turgescence. Ah! les hommes sentimentaux! Si ce n'est pas un signe ça! Un signe de quoi? Mais justement mon chien, mon maître, mon fou, mon Autre. Un signe des temps.

Un signe de L.

L, la ligne. De régime, de coke, de chemin de fer, de conduite, de carrière, de vêtements, de produits, de voitures. La somme, la gamme, la séparatrice. La ligne droite, la ligne à atteindre. L la féminine, la fractale, la terrifiante mégamère, la reine structure, notre impératrice mère de plastique. Lorsqu'on parle d'L, ce n'est rien de dire société. Il faut dire fourmilière. Et encore. 

J'aurais eu trente ans. Mais je suis née d'L. Je suis de la génération sous L. Je suis de la génération que l'on émascule à la naissance, de la génération des enfants rois, des enfants objets, des enfants produits, des enfants drogués, des drogués permanents qui arpentent chaque jour les rues de la ville pour consommer le régime suivant, le téléphone suivant, le boulot suivant, le vêtement suivant, le corps suivant. je suis de la génération dont la peau à moins de prix que l'habit. Je suis de la génération sous L, insensibilisée par L, banalisée par L, dont la peau ne ressent plus rien, dont la peau a été rendue à jamais imperméable à l'Autre, à jamais fermée à la caresse de l'Autre. je suis de la génération des homosexuels qu'on nous fait croire gais parce que nos larmes sont mortes. Je suis de la génération des impuissants. 

Pour nous, l'amour est une aberration, un accident. Nous ne savons même pas de quoi il s'agit. Non je n'en ai aucune idée. Je sais juste que rien de ce que l'on nous en dit n'est vrai, que rien de ce que l'on nous dit de notre corps ne nous parle de notre corps parce que tout parle d'L. Je sais juste que mes yeux sont incapables de voir. 

L'amour. 

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